Alors que l’Afrique du Sud se prépare à des élections municipales qui s’annoncent très disputées en 2026, l’instabilité chronique des coalitions locales exige une attention urgente. Les données récentes sur les résultats électoraux révèlent une fragmentation rapide de l’électorat. Tandis que le Congrès national africain (ANC) — autrefois hégémonique — perd des électeurs au profit de partis d’opposition tels que les Economic Freedom Fighters (EFF), Action SA (ASA) et uMkhonto weSizwe (MK), et que l’on observe des signes croissants d’érosion du soutien à l’Alliance démocratique (DA), le nombre de municipalités où aucun parti ne parvient à obtenir la majorité absolue est appelé à augmenter considérablement.
Si les gouvernements de coalition existent depuis l’avènement de la démocratie, notamment au KwaZulu-Natal et au Cap-Occidental, la forte augmentation du nombre de conseils municipaux sans majorité absolue (« hung councils ») à la suite des récentes élections est particulièrement marquante. Après les élections locales de 2021, la Commission électorale indépendante (IEC) a recensé 66 conseils sans majorité, soit plus du double du chiffre enregistré en 2016. Au Gauteng, huit des neuf municipalités se sont retrouvées sans majorité, tandis qu’au KwaZulu-Natal, ce fut le cas pour vingt et une des quarante-quatre municipalités. Au Cap-Occidental, seize des vingt-cinq conseils locaux étaient sans majorité. Par conséquent, au lendemain des élections locales de 2021, 88 % des municipalités du Gauteng étaient sans majorité (contre 44 % lors du scrutin précédent), tout comme 48 % au KwaZulu-Natal (contre 16 % précédemment) et 64 % au Cap-Occidental (contre 32 % précédemment). Avec l’essor de partis tels que uMkhonto weSizwe (MKP), Action SA (ASA), Patriotic Alliance (PA) et Rise Mzansi (RM), ainsi que la résurgence de formations établies comme l’Inkatha Freedom Party (IFP), cette fragmentation devrait probablement s’étendre à d’autres provinces, notamment le Mpumalanga, l’État libre (Free State) et la province du Nord-Ouest.
Les conséquences de la politique des « faiseurs de rois »
Le système de représentation proportionnelle (RP) de l’Afrique du Sud a été conçu pour favoriser le consociationnalisme et l’inclusion. Toutefois, ce système a involontairement permis à des partis disposant d’une base électorale plus restreinte de jouer les « faiseurs de rois », leur conférant ainsi un pouvoir potentiellement disproportionné. L’une des conséquences majeures est que, lorsqu’ils se retirent d’une coalition, ces petits partis peuvent provoquer des motions de censure entraînant la chute du gouvernement en place. Cette dynamique de « chaises musicales » a été observée dans de grandes municipalités métropolitaines — notamment Johannesburg, Tshwane et Nelson Mandela Bay — où des changements d’allégeance soudains ont conduit à une instabilité chronique à la tête de la mairie.
La municipalité de Nelson Mandela Bay en est une parfaite illustration : la National Alliance (NA), un parti comptant trois conseillers, a changé d’allégeance à plusieurs reprises, entraînant la succession de quatre maires en trois ans — dont un mandat de 17 mois pour le chef de la NA. Une dynamique similaire a été observée dans d’importantes municipalités métropolitaines du Gauteng. Cette instabilité détourne les élus de leur mission essentielle de prestation de services, les contraignant à privilégier leur survie politique au détriment de l’intérêt général.
Solutions possibles : concilier stabilité et volonté démocratique
Pour atténuer cette instabilité, il convient d’adopter des réformes législatives pragmatiques qui ne soumettent pas indûment la vie politique à un contrôle excessif et ne portent pas atteinte à la volonté démocratique des électeurs. L’instauration d’un seuil électoral formel constitue une solution envisageable. Ce dispositif imposerait aux partis d’obtenir un pourcentage minimal de suffrages (par exemple 2 %) pour pouvoir siéger au conseil. Une telle mesure permettrait de limiter l’émiettement extrême qui offre aux petits partis la possibilité de monnayer leurs voix, provoquant ainsi la chute des coalitions. Si le Parlement doit veiller à ce que ces réformes respectent les principes constitutionnels, l’adoption de seuils électoraux appropriés découragerait la marchandisation des sièges au sein des instances locales tout en préservant la diversité des voix politiques.
Une autre solution envisagée consisterait à refondre entièrement le système électoral pour le remplacer par un modèle garantissant, à terme, l’émergence d’une majorité gouvernementale. Les partisans de cette approche préconisent l’adoption d’un système de scrutin uninominal majoritaire à un tour pur. Cela impliquerait que tous les conseillers soient élus en tant que représentants de circonscription, supprimant ainsi la catégorie des conseillers élus sur liste de parti. Les petits partis, qui obtiennent généralement une représentation grâce aux listes, seraient totalement exclus, à moins de bénéficier d’un soutien concentré au sein d’une circonscription donnée. L’un des avantages de ce système réside dans la réduction de la taille des circonscriptions (le nombre de conseillers de circonscription devant doubler). En conséquence, les élus seraient, dans l’ensemble, plus à l’écoute des habitants, puisqu’ils auraient à représenter une population moins nombreuse. Toutefois, un inconvénient majeur est que les petits partis, les formations défendant des intérêts spécifiques ou les partis représentant des minorités auraient plus de mal à obtenir une représentation ; une telle situation pourrait aller à l’encontre de l’esprit de consolidation démocratique et, potentiellement, de l’article 46(1)(d) de la Constitution.
Des débats cruciaux entourent également le projet de loi portant modification de la loi sur les structures municipales (Local Government Municipal Structures Amendment Bill). Présenté par le ministère de la Gouvernance coopérative et des Affaires traditionnelles (COGTA), ce texte vise à institutionnaliser la gouvernance de coalition en obligeant les partis à conclure des accords de coalition transparents et juridiquement contraignants. Par ailleurs, le projet de loi prévoit que les élections au sein des conseils ainsi que la destitution des exécutifs locaux se déroulent de manière transparente et par un vote à main levée, excluant ainsi le recours au scrutin secret. Bien que ces mesures constituent des garde-fous nécessaires, les législateurs doivent faire preuve de prudence. Cet article met en garde contre une réglementation excessive de la sphère politique, susceptible d’entraîner un renvoi systématique des différends politiques devant les tribunaux. L’objectif ultime doit demeurer de garantir que les exécutifs élus reflètent véritablement la volonté populaire.
À mesure que la société sud-africaine mûrit et que de nouveaux défis surgissent, nos cadres politiques doivent évoluer. La stabilisation des gouvernements de coalition devra figurer en bonne place à l’ordre du jour de l’après-élections de 2026, car l’instabilité persistante au sein des administrations locales menace d’éroder davantage un contrat social déjà fragile. Si toute solution envisagée comporte une part d’ambivalence — avec des retombées tant positives que négatives —, la viabilité de ces réformes doit être mise en balance avec l’obligation morale et démocratique de respecter la volonté du peuple.
Thembelani Mazibuko est un expert électoral indépendant.
Noxolo Gwala est chargée de programmes internationaux à l’Electoral Institute for Sustainable Democracy in Africa.
