Introduction
Dans l’entretien accordé au festival Ciné Droit Libre, Théophile Obenga, l’un des principaux intellectuels africains et dernier collaborateur direct de Cheikh Anta Diop, présente la démocratie comme une « mission » exercée pour le peuple, c’est à dire comme un mandat politique visant d’abord la satisfaction de l’intérêt général. Au Tchad, des réformes constitutionnelles et électorales se sont succédé ces derniers temps, mais restent pour une grande partie des citoyens des processus techniques, peu expliqués et largement conduits « d’en haut ». C’est précisément cet angle mort démocratique que la Coalition pour les Réformes au Tchad (CRET), soutenue techniquement par EISA, cherche à réduire à travers ses Forums et Cafés citoyens : faire en sorte que la discussion sur les règles du jeu politique ne soit plus l’affaire des seuls experts et partis, mais redevienne un débat auquel les citoyens participent de manière informée.
Des réformes « techniques » qui reconfigurent le pouvoir
Au Tchad, la révision dite « technique » de la Constitution de 2023 illustre cette tension entre discours démocratique et pratiques. Le 5 septembre 2025, l’Assemblée nationale a mis en place une commission spéciale d’environ 25 membres chargée d’examiner les projets d’amendements issus du gouvernement et des députés, avant d’adopter le rapport final. La réforme allonge le mandat présidentiel de 5 à 7 ans et supprime la limitation du nombre de mandats, étend le mandat des députés de 5 à 6 ans, permet au président de cumuler fonctions de chef de l’État et chef de parti, et introduit des ajustements institutionnels (vice Premier ministre, financement public des campagnes).
Sur le plan de l’ingénierie institutionnelle, l’argument avancé en faveur de mandats plus longs et harmonisés est qu’ils peuvent réduire la fréquence des scrutins, lisser les coûts électoraux et offrir un horizon temporel plus stable pour la planification et l’évaluation des politiques publiques. De même, dans un système dominé par un parti, le cumul entre la présidence de la République et la direction de ce parti peut clarifier la chaîne de commandement politique et limiter certains blocages entre exécutif et majorité parlementaire.
Cependant, combinés, un mandat de 7 ans renouvelable sans limite et ce cumul renforcent la présidentialisation du régime et reconfigurent l’équilibre structurel entre exécutif et législatif. Les prochaines échéances électorales auront lieu dans un cadre où le titulaire de la présidence bénéficie d’un horizon de pouvoir étendu, de capacités accrues d’influence sur le Parlement et d’une marge de manœuvre institutionnelle élargie, ce qui d’après Human Right Watch (HRW, October 16, 2025), pèserait sur les conditions d’alternance et de compétition politique.
Le bulletin unique : amélioration procédurale et nouveaux enjeux
Sur le plan électoral, l’ordonnance n°007/PR/2024, ratifiée par l’Assemblée nationale le 3 décembre 2025, modifie l’article 51 du Code électoral pour étendre le bulletin unique aux élections présidentielle, législatives et locales, tout en maintenant deux bulletins distincts pour le référendum. Pour les législatives, sénatoriales et locales, chaque parti ou regroupement est désormais représenté sur ce bulletin par son emblème et/ou les noms de ses candidats, l’ordre d’apparition étant déterminé par tirage au sort.
D’un point de vue opérationnel, cette harmonisation réduit le nombre de formats de bulletins, simplifie la logistique d’impression et de distribution et limite certains risques (mauvais bulletin, ruptures ciblées), tout en diminuant les possibilités de bourrage ou de substitution de bulletins au profit d’un parti particulier.
Le bulletin unique peut aussi renforcer l’identification visuelle des offres grâce aux emblèmes de partis, ce qui est pertinent dans un contexte de faible alphabétisation, à condition que la maquette soit lisible. Mais il impose des exigences fortes : conception graphique rigoureuse pour éviter la confusion, formation des électeurs à repérer correctement partis et candidats, contrôles qualité poussés, car la moindre erreur de logo ou de nom se répercuterait sur l’ensemble du territoire. La concurrence symbolique sur un même support peut désavantager les petites formations si la disposition n’assure pas une visibilité réellement équitable, malgré le tirage au sort.
Au-delà des arguments pour ou contre, l’accueil différencié réservé aux récentes réformes constitutionnelles et électorales par les acteurs politiques et les citoyens pose la question fondamentale de ce qui fait la pertinence d’une réforme.
Qui décide de la « pertinence » des réformes ?
Les réformes électorales sont fréquemment captées par des intérêts partisans plutôt que guidées par l’intérêt général. Cette dynamique est apparue de manière très concrète lors des Cafés citoyens : les personnes vivant avec un handicap y ont légitimement revendiqué une meilleure reconnaissance de leurs droits ; les femmes ont plaidé pour une représentation accrue dans les instances électives ; les jeunes ont insisté sur un meilleur accès aux mandats électifs et au marché de l’emploi. Chacun exprime des attentes ancrées dans son vécu et ses priorités, défendant sa « chapelle ».
Ce qui est vrai pour les citoyens l’est tout autant – et parfois avec plus d’intensité – pour les acteurs politiques. Les partis, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, abordent souvent les réformes électorales à travers le prisme de leurs intérêts stratégiques. L’unanimité récente des responsables politiques pour rejeter la recommandation visant à ouvrir la compétition électorale aux candidats non partisans en est une illustration frappante. Au-delà des clivages politiques, aucun n’a souhaité voir la société civile entrer en concurrence avec eux. Cette convergence révèle que les réformes constitutionnelles et électorales sont loin d’être neutres. Elles sont élaborées et adoptées par des acteurs directement concernés par les résultats des prochaines élections. La littérature sur les réformes électorales souligne d’ailleurs que ces changements sont rarement dépourvus de calculs partisans, dans la mesure où ils peuvent conditionner la victoire ou la défaite.
Pourtant, une réforme électorale ne peut prétendre être démocratique si elle se réduit à l’agrégation de revendications sectorielles ou à des arbitrages partisans. Pour être démocratiquement « pertinente », une reforme doit, comme le soutient Obenga dans l’entrevue citée plus haut, viser l’intérêt général : des règles équitables, inclusives et largement acceptées, capables de renforcer la confiance citoyenne et la légitimité des institutions.
Ramener le peuple au centre des préoccupations
C’est dans ce contexte que les Forums et Cafés citoyens de la CRET prennent tout leur sens. Ils offrent un espace où les réformes ne sont plus discutées uniquement par les experts, les partis ou les institutions, mais confrontées à la parole directe des citoyennes et des citoyens. En ouvrant des lieux de débat sur la place des personnes marginalisées, la représentation des femmes ou la transparence du processus électoral, ces cadres contribuent à réinscrire les réformes dans une logique de souveraineté populaire plutôt que de stratégie de pouvoir.
Cette démarche permet aussi de mettre en lumière l’écart entre l’agenda des réformes et le vécu citoyen. Lors du Café citoyen du 16 décembre 2025 organisé avec les femmes, une lassitude profonde s’est exprimée. Plusieurs participantes se sont interrogées sur le sens de réformes électorales sans cesse recommencées depuis l’avènement du pluralisme, sans jamais produire une confiance durable. L’une d’elles proposait même de mesurer cette confiance sur une échelle de 1 à 10, soulignant que, pour beaucoup, le simple mot « élection » est devenu source de frustration plutôt que d’espoir. D’autres ont questionné la pertinence de nouvelles révisions juridiques tant que l’application effective des textes existants demeure insuffisante. Ces prises de parole révèlent un décalage persistant entre les réformes décidées « d’en haut » et l’expérience vécue des citoyennes et citoyens.
Au regard de l’exigence formulée par Obenga d’ancrer les réformes dans la poursuite de l’intérêt général, une réforme n’est réellement pertinente que si elle rapproche la pratique politique de cette idée de démocratie comme mission. La question centrale devient alors de savoir si les révisions engagées rapprochent ou éloignent le pouvoir de sa mission première : servir les intérêts du peuple et répondre à ses attentes. C’est à cette condition que le mot « réforme » cessera d’être perçu comme un synonyme de confiscation, pour redevenir ce qu’il devrait être dans une démocratie exigeante : un outil permettant d’améliorer, avec le peuple, les règles qui organisent la vie commune.
Ce billet de blog a été réalisé avec le soutien financier de l’Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° NDICI AFRICA/2022/435-927. Les opinions exprimées relèvent exclusivement de la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de l’Union européenne.
Pierre Sossou est le directeur pays du bureau de l’EISA au Tchad.
